Lettre à Lucien Cuénot

"Je ne vous rencontrerai jamais car nous sommes nés tous deux à une centaine d’années d’intervalle. Vous êtes mort à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, le 7 janvier 1951, la veille de la Saint Lucien, épuisé par une longue maladie des poumons, et pourtant, vous aimiez la vie. Vous l’avez quittée, je dirai plutôt qu’elle vous a quitté lorsque vous avez cessé de vous battre, alors que vous aviez encore tant à apprendre. Vous êtes mort trois ans avant que l’on découvre la structure moléculaire de l’ADN, la macromolécule constitutive des chromosomes. Il a juste alors suffi d’une quinzaine d’années pour que les hommes décryptent enfin ce qu’ils appelèrent le code génétique, c’est-à-dire la manière dont l’ADN code la synthèse des protéines, les principales briques constitutives du vivant. Mais il aura fallu encore une bonne trentaine d’années pour que nous en sachions suffisamment afin de comprendre l’évolution en terme génétique. Aujourd’hui, nous ouvrons la boîte noire de la vie. Nous allons de surprise en surprise. Pourtant, mes contemporains n’ont pas l’air de s’en extasier. Les médias ne renvoient bien souvent que les peurs ou les espoirs égoïstes de l’homme, épris d’éternité, et qui ne voit, dans ces fabuleux progrès, qu’une réponse technologique à ses angoisses de mort, au moyen du clonage et de la thérapie génique.

Il revient de loin cet animal doté d’un cortex cérébral surdimensionné ; il a eu tant à lutter pour survivre, il a tant de fois assisté impuissant à la mort de ses enfants. Il voit peut-être là un espoir de guérir le mal qu’il s’est fait à lui-même ? Il génère une pollution chimique telle que son organisme répond de plus en plus par des cancers qui ne sont au code génétique que ce que les virus informatiques sont à nos ordinateurs, à la différence près que nous ne savons pas reformater notre disque dur. L’économie ne voit dans ce nouveau bricolage génétique qu’un fabuleux marché d’organismes génétiquement modifiés.

L’ignorance fait naître des peurs irrationnelles mais, là encore, l’homme n’a peur que pour lui, par pour la nature qui l’entoure, pas pour ses millions d’espèces laissées en héritage de millions d’années d’évolution et qui disparaissent silencieusement sans que cela ne l’affecte nullement, croyant sans doute naïvement qu’il suffira d’un bricolage génétique pour les faire revivre à la demande, pour en inventer d’autres sinon ; l’homme soumet la Nature à seule fin de se nourrir, d’éliminer les famines dit-il. Pour cela il introduit de force des gènes appartenant à des espèces différentes comme la résistance aux maladies, la résistance à la sécheresse, une meilleure rentabilité… Mais une production non contrôlée d’insecticides naturels n’est pas sans risque pour l’homme et les écosystèmes, sans compter avec cette fâcheuse propriété qu’ont les gènes d’avoir des effets multiples sans lien entre eux, donc forcément inattendus ; vous savez de quoi je parle puisque c’est vous le premier à avoir découvert cette caractéristique sur les souris dites valseuses. Les arguments de ces bienfaiteurs de l’humanité sont louables, trop louables même car comment ne pas craindre un usage détourné, inattendu ou des conséquences mal maîtrisées dues à une mise sur le marché précipitée ? Heureusement, si je puis dire, les échecs s’accumulent et les résultats ne sont pas à la hauteur des investissements financiers et des bénéfices escomptés.

Pourtant, par-delà les applications pratiques, il me semble que l’on oublie tout simplement la belle aventure philosophique que ces découvertes font poindre. J’aimerais prolonger vos questionnements finalistes ne serait-ce que parce que, depuis vos ultimes digressions, les scientifiques les ont évacués et cherchent toujours avec acharnement à s’en défaire comme de la colle aux doigts. La tâche est ardue ; j’apporterai ici simplement des bribes de réflexion.

ô ! J’imagine votre étonnement à me lire ! Vous étiez bien loin de penser à tout cela, n’est-ce-pas ? Vous n’étiez pas plus que moi bien optimiste sur le genre humain, non ? Si je vous ai fait part de mes questionnements sur les progrès auxquels nous assistons, c’est que vous fûtes le premier généticien français en 1902, un des tout premiers au monde. Nul n’est prophète en son pays : en France, personne ne vous crut, on se moqua de cette idée saugrenue qui consistait à imaginer des particules indépendantes qui contiendraient en puissance les caractéristiques de l’individu ! Il vous a fallu attendre encore presque trente ans pour être admis au panthéon de la science. Par chance, vous étiez encore vivant. Le père de la génétique, l’américain Thomas Hunt Morgan ne fut pas mieux traité, ni le grand Charles Darwin d’ailleurs.

Malgré tout ce que je vous confie, j’aime la science, ce n’est pas elle qui me fait peur, c’est l’usage que peut en faire l’homme. Petite fille, elle me fascina le jour où je disséquai ma première souris alors qu’on étudiait encore, dans les années 1970, les vertébrés et les plantes à fleurs en classe de sixième. J’aime encore la science, mais je l’aime plus encore depuis que je vous ai rencontré. Elle m’a toujours parue le passage nécessaire pour la quête de la vérité. Nécessaire, mais peut-être pas suffisant… Elle me semble ne faire que reculer toujours plus les limites de la compréhension, mais elle n’atteint jamais son but qui semble reculer au fur et à mesure qu’elle avance. Le but ultime - la cause finale d’Aristote - se pare (pour mieux se cacher) de théories invérifiables au gré des modes. Si la science a permis désormais d’apporter des réponses aux questions qui vous taraudaient - et je vous en reparlerai - il reste encore des ombres, des obscurités. L’homme de science ne supporte pas que la matière lui résiste. Il veut la soumettre, la décrypter jusque dans son fonctionnement le plus intime. Il y arrivera peut-être. À quelle fin ? Aujourd’hui, tout est devenu potentiellement une valeur marchande ; la recherche n’est qu’un pan de l’économie qui se doit d’être rentable. On abolira la vieillesse, la mort, la souffrance, on pourra même proposer à ceux qui pourront payer de se cloner : que feront alors les millions d’individus de cette éternité dans un monde hors nature, d’où auront été balayés du même coup le rêve, l’inconnu, le mystère et, pour corollaires, la poésie, l’amour et l’art ? La sexualité ne sera même plus utile pour se reproduire. Du pain et des plaisirs sans fin ! Voilà ce que pourrait être le destin de l’homme futur. En ce cas, je préfère vous rejoindre dans les Champs Elyséens où vous m’apprendrez à déterminer tous les oursins que compta la Terre et où, avec tant d’autres, nous préférerons parcourir avec vous, sans fin, l’infinie diversité du monde perdu à jamais.

Vous me pardonnerez cette longue digression, mais il me fallait vous expliquer d’où je vous parle et qui je suis. Vous en savez suffisamment sur moi, le reste est sans importance. Vous en savez suffisamment pour avoir compris tout ce qui nous rapproche ; pour avoir compris pourquoi je me suis tant intéressée à vous et que j’ai tant eu à cœur de vous faire connaître auprès de mes contemporains qui vous ont oubliés. ô ! Je mets à part quelques spécialistes de l’évolution ou de la génétique : ceux-là connaissent vos travaux sur l’hérédité, mais ils sont peu nombreux.

Vous m’avez réconciliée avec la science vous ai-je dit, la science aujourd’hui devenue si technologique. Oui, je vous dois cette confidence. Votre passion a été communicative. Vous avez su poser des questions pertinentes, vos fameuses “antinomies” : ces questions ont été tout bonnement évacuées depuis 50 ans du monde de la biologie devenue moléculaire : elle a cru que l’étude des parties permettrait de comprendre le tout. Elle a cru passionnément que l’assemblage des briques de la vie n’était qu’un simple jeu de mécano. Aujourd’hui, la communauté scientifique est partagée : de plus en plus émergent des voix qui disent en douter.

 

Vous avez vécu soixante ans en Lorraine, cette terre fut votre source d’inspiration naturaliste. Cette Lorraine est désormais bien différente de celle que vous avez connue : traversée en tous sens par de nouvelles routes, urbanisée, elle laisse désormais peu de place à la diversité biologique. Si coquelicots, marguerites ou bleuets réapparaissent timidement, ces fleurs comme tant d’autres n’égaient plus nos paysages. Elles n’avaient aucune utilité, aussi leur quasi-disparition s’est faite dans l’indifférence. Elles survivent encore çà et là dans de minces refuges temporaires. Pourtant, elles venaient embellir nos vies, elles nous manquent aujourd’hui. Mais grâce à la volonté et la passion de quelques-uns, il reste encore quelques enclaves protégées, tels des sanctuaires, des reliques naturalistes : ici une forêt alluviale, là une pelouse calcaire ou une carrière abandonnée, plus loin un vallon froid, une tourbière… Il était temps.

Un grand biologiste, Edouard O. Wilson, appelle l’homme “le tueur planétaire”… Comme l’homme est un étrange animal ; on dirait qu’il n’a de cesse de faire disparaître toute trace de nature originelle, comme s’il marquait là son désir de couper définitivement les liens avec ses origines animales. Pourtant, il ne cesse de recréer une pâle imitation de cette nature et, malgré tous les artifices qu’il peut y mettre, tous les faux-semblants, il est loin de s’être émancipé de ses comportements instinctifs, de ceux qu’il partage avec tant d’animaux ! Mais revenons à la Lorraine, votre terre d’adoption : elle vous a accueilli, vous avez apprécié son éloignement de Paris, elle vous a fourni d’intéressantes observations naturalistes qui vous ont permis en outre d’élaborer votre théorie de la préadaptation. Oh ! Vous n’en revendiquiez pas la paternité, je le sais. Il n’empêche que vous fûtes le seul à la proposer au début du XXe siècle ; pourtant, la nécessaire mais trop dogmatique “théorie synthétique de l’évolution” ne l’a pas retenue ; désormais, vous n’avez plus à le regretter car elle semble être prise à nouveau en considération.

Je vais tenter d’expliquer dans cet ouvrage ce qui vous porta, ce qui vous passionna jusqu’à l’extrême limite. L’élan vital, cher au philosophe Henri Bergson, ne s’est pas éteint avec votre mort. Non content de se poursuivre dans les gènes de vos descendants selon les fameuses lois de l’hérédité que vous aviez redécouvertes chez la souris, il se poursuit désormais au travers de moi et de tant d’autres qui seront, je n’en doute pas, touchés par votre émerveillement du vivant si communicatif. En 1898, à Nancy, vous annonciez dans un discours prémonitoire que “l’homme de science ne meurt pas tout entier ; il reste quelque chose de lui dans le patrimoine intellectuel de l’humanité, aussi longtemps que celle-ci existera sur cette Terre ; les idées et les faits qu’il aura semés durant sa vie se mêlent aux autres connaissances humaines, pour contribuer à la moisson de l’avenir”.

 

Jouy-aux-Arches, juillet 2007